Quand on découvre la péninsule d’Avalon (de St John à Placentia) (16/?)

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Puisque j’avais rallié Saint-John beaucoup plus rapidement que prévu et que mes nuits, peuplées d’angoisses pour l’état de santé d’Ernest (et du vrombissement sourd de l’hôtel) avaient été singulièrement raccourcies, j’ai décidé de lever la pression – ou plus exactement de mettre la pédale douce. Comme je cherchais un coin tranquille pour déjeuner juste avant Witless Bay (les routes sur Terre-Neuve sont principalement des « higtways » avec beaucoup de circulation), je suis tombée exactement sur l’endroit dont je rêvais pour camper.

Sans chercher, j’étais tombée sur l’un des milliers de villages abandonnés dont la patronne m’avait parlé à Canary Cycles. Seuls vestiges de la vie passée, un immense four en galets cimentés rescapé de la destruction de ce que je pense être une boulangerie et quelques blocs de béton enfouis dans le sol, plus loin un pont qui enjambe la tumultueuse « Perrys Brook » et dont l’accès semble avoir été condamné par une haute butte de terre. A 50 mètres de là, une belle étendue d’herbes rases entourée de conifères odorants, l’on y entend que le bruit de la rivière, un vague aboiement de chiens, et surtout des chants d’oiseaux à profusion.

Le four en ruine

J’avais trouvé l’endroit exact où je voulais me poser depuis que j’avais mis le pied sur cette île. J’y suis restée deux jours sans croiser âme qui vive, même les quads qui sillonnent les sentiers, ne passaient pas par là et ce n’est que le samedi que les lieux se sont égayés en fin de journée de la jeunesse venue explorer le pont. Requinquée par les livres, le dessin, l’aquarelle et surtout les heures de sommeil que j’accumulais tant les nuits que le jour, j’ai fini par m’arracher à ce bel endroit pour reprendre ma route. J’ai commencé à rebrousse chemin : ici on ne prend pas la route sans ravito : les épiceries sont rares et elles sont fermées le dimanche. Si avec un filtre, on a rien à craindre pour l’eau, il n’en est pas de même des provisions de bouche (j’ai largement de quoi tenir quelques jours mais d’expérience, je sais que privée de fruits ou de légumes, je deviens morose : comme j’avais croisé un Foodland à Witless Bay, j’y suis donc retournée avant de descendre vers le sud.

Plus l’on s’éloigne de St John, plus le paysage s’embellit et surtout plus il devient sauvage. Bientôt les pins et sapins disparaissent pour laisser la place à une lande odorante et épaisse et à une côte morcelée par des récifs ; plus le relief s’adoucit aussi (mais ne rêvez pas, ici le plat n’existe pas : soit on monte, soit on descend).

A la fin de la journée j’en avais plein la vue. Au surplus, la route 10 si fréquentée en sortant de St John est désormais totalement déserte. J’ai trouvé refuge dans le creux d’un vallon qui me masquait de la route , le sol y était sec comme sur le plateau du Larzarc, et aussi désolé que lui. J’en suis partie à l’aube (en bivouac, je dors avec la lune et vis avec le Soleil) et le festival a continué. Le sud de la péninsule d’Avalon est réellement magistral, je crois n’avoir jamais rien vu d’aussi beau de la vie (mais je sais que l’enthousiasme brouille facilement mes souvenirs).

Et puis j’ai fait quelques rencontres. Une dame, croisée sur le bord de la route à Trepassey, m’a d’abord offert de boire un café (car je n’avais pas dormi a l’hôtel 😉 puis quand je lui ai dit que j’en avais déjà bu, c’est « a cup of tea » qu’elle m’a proposé. J’ai décliné avec maints remerciements. Un peu plus loin c’est un conducteur Québécois qui était emballé par mon voyage. Je ne suis pas descendue à Saint Schott’s, le village du bout du monde qui s’est battu pour ne pas disparaître mais 28 km aller-retour à cette heure de la journée (avec un relief nécessairement ardu car il est au bord de la mer) m’a fait renoncer.

Une fois la pointe dépassée, en remontant vers le nord, j’ai découvert, cette fois sur ma gauche, une perspective de promontoires successifs prolongés d’acérés récifs qui découpaient la mer et il a vraiment fallu que la prudence m’interdise de m’arrêter dans chaque virage pour ne pas épuiser la mémoire de mon téléphone en les bombardant de photos !

Par chance, trouver un coin pour dormir sur Avalon est aisé, j’ai donc eu le temps de me ravitailler dans l’épicerie du coin (et remplir mes bidons d’eau) avant de planter et de me faire non seulement le repas du soir mais celui du déjeuner suivant. : les épiceries sont si rares qu’il ne faut pas escompter sur elles à la pause méridienne, la seule solution c’est de préparer la veille le riz ou les pâtes que je mangerai froid le lendemain. Comme j’utilise un réchaud à bois (mais uniquement le soir car je ne veux pas partir en laissant des cendres chaudes) et que je trouve du combustible partout, je n’ai donc pas grand chose d’autre à faire que de l’alimenter en bois et de laisser cuire une seconde portion de féculents.

Autour de St Catherine’s les maisons sont plus nombreuses (les bateaux aussi) ; emballée par la côte sauvage que je venais d’admirer je décide donc de faire tout le tour de la péninsule suivante par la 91, la 92 et la 100 et surtout d’aller jusqu’à la réserve ornithologique de Cape St Mary’s. Décidée à planter tôt, je bifurque dans un chemin et tombe sur un endroit plat sec et aéré… transformé en véritable charnier. Deux carcasses d’orignaux ont été laissées sur place par les chasseurs (évidemment à l’exception de leurs bois). Là, deux immenses peaux dont il ne reste plus que les poils, plus loin un crâne totalement nettoyé par les fourmis, ici une patte avec des sabots… J’aurai très bien pu m’y installer (la place était grande et il ne restait plus que des os, il n’y avait ni odeurs ni insectes) mais j’aurais préféré dormir dans un cimetière (où l’on respecte les morts) plutôt qu’ici !

En arrivant sur St Catherine’s

J’ai fini par trouver juste avant qu’une pluie drue ne tombe jusqu’au matin. A potron minet, il ne restait qu’un vent frais sans la moindre goutte de pluie, sans connexion, impossible de vérifier la météo, me voilà donc partie en goguette jusqu’à Branch. Des descentes vertigineuses, des côtes à remonter, je commence à en prendre mon parti. Un marin avec qui j’échange dans le mignon petit port me prévient quand même que jusqu’à Placentia, il y a « many many hills ». A 25 km de la réserve, je n’allais pas faire demi-tour (surtout que pour le coup, la route pour y parvenir était presque plate ). Sauf que le vent s’est levé. Pas le petit vent frais du matin qui avait un peu forci et dont je regrettais qu’il soit toujours en face, non un vent à décorner les cocus, un vent qui vous oblige à vous agripper à votre guidon, non pas quand vous êtes sur la selle, mais debout près de lui arc boutée sur vos pieds pour éviter que le vélo se couche… Voilà, voilà… Impossible de rouler donc et impossible de planter ma tente, évidemment ! J’ai marché et marché encore, pendant près de 9 kilomètres en me disant que au pire, j’avais mon génial tarp en dynema totalement étanche et increvable et que je m’enroulerais dedans pour une courte nuit en montant sur ma selle dès la première acalmie (à 17 degrés, on n’en meurt pas). Et puis, un pick up s’est arrêté et David m’a proposé de l’aide. Il allait au village suivant et m’a proposé de prendre mon vélo et mes bagages pour m’avancer un peu ! Je n’allais pas dire non ! A dire vrai c’était proprement providentiel car la nuit dans le tarp, je m’y étais préparée mais pas le cœur en liesse… Autant vous dire que j’ai tout de suite oublié la réserve ornithologique ! ! David était tellement gentil qu’il a dépassé sa maison pour me déposer tout en haut de l’immense côte (près de 3 km avec une pente bien sentie). Et oui, à lui aussi, je lui ai demandé son adresse pour lui envoyer un petit « souvenir » de Paris ! J’ai eu le temps de puiser de l’eau dans l’Angel Cove Brook (je la filtrerai plus tard) et encore la force de pousser mon Ernest dans la terrible pente qui succédait cette jolie rivière saumoneuse. Avant de trouver une belle place où planter ma tente, j’ai croisé la route d’un vieil homme qui après s’être assuré que j’allais bien et savoir d’où je venais (je crois que cela les attendri une Francaise à cheveux gris qui circule en vélo dans leur contrée) m’a mis en garde contre les « mooses » (ils circulent souvent à la tombée de la nuit et il se faisait tard). Je l’ai remercié en lui disant « I know » et il me répondait en riant « No ! You don’t know !! » et me dispensait force  » be carefull « . Le lendemain matin quand je l’ai recroisé, je me suis exclamée » I’am alive ! » il a ri et m’a mis en garde contre les  » bears » ! !

Pour ma part, après la journée de la veille, c’était surtout les « many many hills » que je devais monter jusqu’à Placentia qui me préoccupaient…

Les « many, many hills »

Entre le vent (moins fort mais ENCORE de face !) et le dénivelé de celles-ci, je dois dire que l’idée de me poser à l’hôtel un jour ou deux avait fait son chemin (pour être honnête, je dors très mal à l’hôtel alors que je dors comme un loir dans la nature, mais prendre un bain, me laver les cheveux et avoir le temps de laver et sécher tout mon linge avant de repartir était très tentant). Finalement, la route n’était pas si terrible (il faut juste prendre son parti de pousser l’Ernest quand le vent et les côtes se liguent contre lui) et les vues toujours aussi splendides.

Par chance, il restait de la place à l’hôtel !

(le billet précédent est ici / et le billet suivant …)

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