De Placentia à Clarenville (boue et vitesse, mais pas en même temps !) (17/?)

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J’ai lavé absolument tout mon linge, j’ai pris trois bains, lavé et brossé mes cheveux, visité le port et le petit musée du coin qui n’a rien d’extraordinaire mais j’aime bien ces anciens objets du quotidien sacrifiés à la modernité à chaque décennie mais que d’aucuns prennent grand soin de conserver. J’ai apprécié le calme de cette ville, qui d’ancienne capitale, a désormais à peine la taille d’un bourg, ses chaises, ses bancs et ses tables de couleurs disposés à chaque coin de rues et surtout en face de la baie qui porte son nom. J’ai profité du frigidaire de la chambre pour avaler enfin du lait qui ne soit pas en poudre et même des yaourts !

Bref, je me suis un peu requinquée avant de repartir à l’assaut des « hills » dont cette contrée est recouverte en me promettant de « mémériser » un peu : je n’ai absolument aucune nécessité d’enquiller entre 80 et 85 bornes par jour comme je le fais depuis mon arrivée ; avec un relief pareil, voire parfois un vent méchant, ce n’est pas tres étonnant que je me sente parfois abattue. Provisions de bouche (1,3 kilos de pommes, 600 g. de poivrons) et bidons de flotte (plus de 6 litres) embarqués, me voilà partie pour récupérer la T’Railway. Je sais qu’elle est très mauvaise entre Withbourne et Goonies (soit exactement mon trajet) mais entre une mauvaise piste en pleine nature et la Transcanadienne blindée de voitures et sans attrait, j’opte (au moins pour un temps) pour le première. Comme il s’agit d’une ancienne voie de chemin de fer, je sais que les pentes ne pourront pas être aussi senties que celles que je viens de d’affronter. Et puis quitte à pousser l’Ernest et son chargement je préfère le pousser en pente douce sur des cailloux que dans des montagnes russes !

Comme les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, je rejoins la T’Railway avec des gambettes qui tournent toute seule dans un véritable paysage de film… Par chance je me trompe même de chemin et j’emprunte sans le vouloir une piste magnifique (et toute plate !) qui traverse des lacs, des bois et des prairies fleuries ! J’y croise des gens qui vont pêcher, une tripotée d’enfants qui jouent dans l’eau (oui ! Et je vous promets qu’ici elle est froide !), une famille pleine de sourires, un conducteur de camion disert qui me remercie grandement de m’être garée le long du chemin pour lui laisser la route et qui veut savoir d’où je viens et où je vais et si je connais bien ma route (et malgré mon acquiescement il me l’a expliqué longuement) et qui est si content que je trouve son pays si « beautiful » !

La T’Railway est bientôt là. Je n’y ai, pour l’heure, croisé ni randonneur, ni cycliste mais uniquement des quads (qui défoncent la voie) La plupart de ses conducteurs sont sympas mais je regrette la vitesse de certains et si j’en crois les branches d’arbres que certains riverains disposent volontairement sur la piste pour créer des chicanes, je ne suis pas la seule à penser qu’ils vont trop vite. Ce n’est peut-être pas étranger à la sympathie qu’ils manifestent pour les cyclos. Effectivement après quelques kilomètres parfaitement carrossables la grosseur des cailloux et l’étroitesse de la piste m’oblige à cheminer à pied : c’est le défilé des quad, quadricycles et autres monstres tout terrain dont raffolent les Terreneuviens et l’on ne se croise pas aisément. Nous sommes samedi et l’activité est courue.Je me trouve un coin sympa et je plante ma tente sous l’oeil attentif d’un oiseau peu farouche qui s’installe sur Ernest, puis à peine à un mètre au-dessus de moi ! J’espère que je n’ai pas dérangé son nid. Par précaution je vais cuisiner plus loin pour ne pas le déranger.

Il y a une immense prairie devant moi. Je sors mes jumelles en espérant voir des caribous, en vain. En revanche, j’observe un beau rapace, à ses cris, Merlin identifie un balbuzard pêcheur !

Réveillée à l’aurore , je plie en cinq-sept, gageant que les postillons dominicaux ne sont pas des lêve-tot ! Pari gagné, la T’Railway est à moi ! Et je m’y suis amusée comme une folle ! Moi qui n’ai jamais aimé le VTT et qui n’aimait pas rouler sur des pistes, j’ai levé les fesses de ma selle, fait danser mes sacoches, zigzagué pour éviter les ornières et recouvert de boue tant mon bel Ernest que moi-même ! Et quand les cailloux étaient trop gros ou la piste trop étroite pour mes sacoches et bien j’ai cheminé à pied sans vergogne et sans regret : de toute façon, plus la journée avançait et plus l’attention que je devais déployer pour éviter les écueils me coûtait. Marcher me permettait de quitter le sol des yeux et de les porter vers les paysages magnifiques que je traversais. J’étais seule au milieu de cette immensité splendide, avec mon Ernest, un chaud rayon de soleil, les chants si surprenants des plongeons huards et des centaines de framboisiers et de fraisiers sauvages pour me chatouiller les mollets. Je ne me suis pas gênée pour faire honneur à leurs fruits !!

Pour finir cette belle journée, j’ai planté dans un bel endroit isolé où les écureuils m’ont gratifié d’une sarabande de tous les diables ! 40 bornes depuis 7 heures ce matin, je n’avais certes pas battu des records de vitesse (j’ai dû en faire plus de 10 à pied) mais à en croire par la fatigue qui m’est tombée dessus je n’avais pas exactement « mémérisé »…

Bien que n’étant pas pressée par le temps, j’ai cependant réalisé que la piste était vraiment trop mauvaise pour continuer ainsi (sans compter qu’entre les clous et surtout les bouts de rails qui sortent de la terre, j’ai un peu peur de flinguer un pneu). Transcanadienne je prendrai donc.

6 heures 30, départ dans la bruine matinale réglementaire. Sachez qu’ici la bruine est indissociable du brouillard qui recouvre le pays jusqu’à 9, voire 10 heures. Mais attention si la bruine vous mouille aussi efficacement que la pluie, la bruine n’est PAS de la pluie. Aucun site météorologique, même les plus sérieux ou les plus officiels d’entre eux, ne vous dira qu’il pleut ! Non tous vous diront : « 0% de pluie, c’est juré ! » Et cela se répète tous les matins, alors que vous êtes indiscutablement trempés … Il suffit juste de savoir que la bruine est consubstantielle à Terre-Neuve… Et n’est pas de pluie donc mais simplement du brouillard. Bref, me voilà en selle à 6 heures 30 pour affronter la Transcanadienne (Hightway 1). Depuis tous ces kilomètres parcourus, je sais désormais que les Canadiens roulent peu le matin (et encore moins la nuit). Logique : on ne voit rien le matin avec le brouillard et la nuit les orignaux se déplacent , il y a donc pléthore de collisions.Je rejoins la Transcanadienne par un chemin de traverse (cela a beau être la voie rapide « number one », il y a des tous petits sentiers qui débouchent dessus). Effectivement, il y a peu de voitures mais on ne voit rien à 10 mètres… Avec ma veste Revit en armure, si fluo qu’elle brûle les yeux, je circule à l’extérieur de la ligne blanche, les voitures vont extrêmement vite et c’est assez stressant. Parfois je trouve la bande trop étroite ou en trop mauvais état, ou les voitures trop nombreuses, alors je descends et je marche, tout simplement. Parfois il n’y a personne et c’est un vrai régal de pouvoir appuyer à fond sur les pédales, parfois, l’appel d’air est si violent que je me suis retrouvée avec la veste au dessus de ma tête : elle s’était envolée par dessus moi pour suivre le camion très chargé et très pressé qui venait de me doubler. Bizarrement, j’ai trouvé cela moins terrible que l’EuroVelo qui suit la mer Baltique en Estonie. Cela ne veut pas dire que je n’en ai pas soupé. J’en suis sortie à Clarenville pour visiter les péninsules plus au Nord et je n’ai pas l’intention de la reprendre (si ce n est pour le retour, car c’est , en dehors de la T’Railway peu carrossable, la seule route qui traverse Terre-Neuve à cet endroit. En attendant, je vais renouer avec les montagnes russes….

Quand on arrive à Clarenville

(le billet précédent est ici / et le billet suivant…)

3 commentaires sur “De Placentia à Clarenville (boue et vitesse, mais pas en même temps !) (17/?)”

  1. Bravo pour ce blog à ton image : humain, poétique et passionnant. On voyage avec toi rt on attend en effet la suite impatiemment ! Bisous

  2. Lynda Lettat-Ouatah

    Merci Aurélie pour ce partage et ces merveilleux paysages🤩 Et bravo pour ce carnet de voyage qui nous fait rêver un peu d’une nature encore sauvage🙏

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