Enfin, un dernier billet un peu en vrac parce que j’ai la moitié de mon cerveau encore en vadrouille et que ranger n’a jamais fait partie de mes qualités..
C’est le plus beau voyage que j’ai fait jusqu’à maintenant. Il a été exceptionnel. Par sa longueur évidemment, par ses modes de transports (bicyclette, cargo à voile, train et ferry), par ses rencontres (que j’évoque ci-dessous), par ses observations (dauphins, baleines, des oiseaux par milliers…) et, évidemment, ses paysages époustouflants. Physiquement, il n’a clairement pas toujours été de tout repos. Avec le recul, je réalise maintenant que le fait qu’il ait été retardé d’une année était une bonne chose : j’étais non seulement dans de bien meilleures dispositions d’esprit mais également bien plus en forme physiquement et sans cette forme physique, je crois que je ne l’aurais pas goûté autant.
Rouler à Terre-Neuve
Terre-Neuve est splendide en vélo mais elle se mérite, le relief est souvent difficile (notamment l’est de la péninsule de Burin ainsi qu’une grande partie de la péninsule d’Avalon surtout sous Placentia), la météo n’y est pas toujours clémente et les routes pas nécessairement engageantes. J’ai beaucoup pédalé avec des moyennes de vitesse faibles.
Je n’ai croisé aucun randonneur ou bikepackeur en vélo (ceux qui m’ont pas su me dispenser de leurs conseils inutiles – » trop chargée, trop de fils qui dépassent et gnagnagna et gnagnagna « – ont été croisés dans les magasins de cycles) mais une seule et unique randonneuse en vélo qui faisait le tour du monde avec des sacoches (et elle, loin de me bassiner de conseils, m’a simplement demandé si j’avais besoin d’aide quand mon Ernest avait les pattes en l’air).
Si, dans les villages, j’ai vu quelques groupes d’enfants qui dévalaient les trottoirs en VTT, les seuls cyclistes adultes que j’ai croisés se comptent sur les doigts des deux mains (notamment un FatBike, deux ou trois vélos électriques et deux cyclos du dimanche qui avalaient des kilomètres et dont la seule interrogation a été de savoir combien je faisais de kilomètres par jour avec mon chargement…).
Sur la question des voitures : il est actuellement difficile d’en vouloir aux Terreneuviens d’utiliser leur voiture. C’est non seulement le seul mode de déplacement (il n’y a plus aucune ligne de train !) mais c’est aussi sans doute le plus adapté avec la météo qui est la leur. Comme aux Etats-Unis, il y a énormément de pick-up qui transportent diverses choses, et principalement durant la saison estivale des matériaux de construction : manifestement l’été l’on répare les dommages de l’hiver, mais aussi des quad, des motoneiges, des bateaux, des canoës…
Pour être tout à fait honnête, je serais bien mal avisée de critiquer la taille de leur coffre quand celle-ci a, en réalité, constitué une véritable sécurité pour mon voyage : j’ai découvert qu’en cas de misère, une voiture pouvait toujours me conduire jusqu’à la ville la plus proche, et même se combiner entre elles pour me mener à la capitale !
Par ailleurs, les Terreneuviens ne conduisent absolument pas comme les Français : la voiture (ou n’importe quel véhicule terrestre a moteur) n’est pas un instrument de domination ! Et cela change singulièrement la façon dont on circule sur la route. Même s’il ne savent pas toujours comment faire avec les vélos – qui sont très rares sur leurs routes – et que tous ne sont pas exemplaires, la majorité attendent pour vous doubler et mettent souvent une grande distance pour le faire. Ici, les conducteurs ne se sentent pas spoliés de la place que l’on occupe sur la chaussée comme si elle leur appartenait… Non seulement ils ne vous insultent pas ni ne manifestent de mauvaise humeur mais nombre d’entre eux vous saluent, vous encouragent et s’enthousiasment de vous croiser !
On est bien loin de la France et de la fin des dinosaures où les conducteurs se sentant en danger d’extinction (ou trop mesquins pour partager) luttent pour leur survie en signifiant aux autres usagers (piétons ou cyclistes) que la route est à eux… Ainsi, en dépit de routes peu adaptées aux vélos (beaucoup de highways et un réseau secondaire peu présent ou constitué de pistes parfois à peine carrossables) j’ai moins souffert que dans nombre de pays d’Europe tant en raison de la faible densité des véhicules que de la conduite pacifique des Terre-Neuviens.
Par ailleurs, les routes sont quasiment désertes le matin, ainsi, en prenant soin de revêtir un vêtement à haute visibilité (en raison du brouillard très présent à cette heure de la journée), prendre la route dès potron minet s’avère très agréable.
Attention, je ne dis pas que c’est drôle tous les jours, je n’ai pas du tout aimé rouler sur la Transcanadienne dont les accotements sont parfois striés de bandes anti-endormissement qui les rendent impraticables pour les cyclistes quand elles ne sont pas jonchées de verre cassé et j’ai parfois préféré pousser mon vélo plutôt que d’y pédaler.
Un petit bémol également avec les hordes de motos croisées sur la route de Marystown, qui sans vitesse excessive ni agressivité, font cependant plus de bruit que des avions et se montrent aussi encombrantes.
En tout état, la gentillesse des terreneuviens, leur spontanéité et leur accueil m’ont donné très envie de repartir au Canada et notamment au Québec, sans savoir encore si cela sera compatible avec le vœu de préserver mon bilan carbone… (J’espère que les solutions pour éviter l’avion se généraliseront…).
La faune et la flore
Outre le fait que les paysages sont absolument somptueux, sachez qu’il y a quantité de baies pour peu que vous soyez présents à la bonne saison. J’ai avalé des quantités astronomiques de myrtilles, presque autant de framboises, et me suis également régalée de mûres et de fraises sauvages. J’ai croisé un cueilleur d’airelles (qui m’en a offertes !) mais je n’en ai pas consommées (je ne sais pas les accommoder et c’est un peu sure pour moi).
Par ailleurs, alors que je passais beaucoup de temps à vadrouiller pour mes cueillettes ou pour chercher un emplacement où bivouaquer, je n’ai vu absolument aucune ortie et je vous promets que cela change la vie !
Côté bestioles, je n’ai fait aucune mauvaise rencontre : ni ours, ni original. En revanche, j’ai observé tous les jours les énormes traces laissées par ces cervidés le long des routes et dont la plupart étaient fraîches (parfois de quelques heures en me référant à la pluie qui venait de tomber). Ils circulent donc beaucoup, heureusement aux heures où je me terre dans ma tente.
La vraie plaie de ce voyage a été pour moi la cohabitation avec les insectes. J’ai été un véritable garde-manger pour les moustiques et surtout les « mouches à bœuf « , les taons, qui sévissent (violemment !) dans cette province. En dépit des répulsifs dont je me badigeonnais (je vous épargne la description de la bouillie infâme que cela formait avec la crème solaire et la sueur…) je me suis faite littéralement dévorer : taons et moustiques sont capables de vous piquer à 0,5 microns de la limite du répulsif (notamment le tour du visage), à travers plusieurs épaisseurs et même se faufiler par les interstices de votre casque pour se régaler de votre cuir chevelu.
J’ai roulé une journée totalement éborgnée par le gonflement des paupières de mon oeil droit dont un moustique s’était régalé… Et parfois, lorsque je croisais mon reflet dans une glace, j’avais l’impression d’être Quasimodo tant les piqûres étaient nombreuses et souvent indurées… J’ai regretté après coup de n’avoir pas osé rouler avec le filet anti-moustiques que je m’étais cousu avant le départ et de ne l’avoir utilisé qu’aux bivouacs.
Matériel et météo (oui, en vrac, j’avais dit)
Concernant la météo, j’ai plutôt été gâtée. Pas de canicule (comme en 2025) mais un temps souvent ensoleillé (voire très ensoleillé !) avec des températures clémentes (parfois très chaudes) mais aussi de la pluie, du vent et évidemment beaucoup de brouillard le matin, parfois tellement épais que l’on y voit rien à 3 mètres. Bref, rien que de très normal dans cette région du monde.
Sans être très chargée niveau garde robe (une veste en laine polaire, un caleçon, un pantalon, une jupe, 4 tee-shirt (un très chaud et deux anti UV qui ont été indispensables pour rouler en France outre un débardeur rose fluo que j’endossais au dessus de mes vêtements pour être visible en permanence), je n’ai manqué de rien en superposant le tout lorsque le temps (et surtout le vent sur terre ou sur mer) était frais.La pièce de vestiaire la plus indispensable restant ma veste Revit jaune fluo, qui a été parfaitement imperméable, et d’une visibilité admirable dans les matinales et épaisses brumes Terreneuviennes !
Côté matériel, après avoir maudit mes sacoches Vaude, j’ai voué aux gémonies mon moyeu électrique (Shimano) qui m’a lâché sans aucun signe avant coureur. Je regrette toujours mes freins Magura (qui n’ont que des défauts) mais j’aime toujours autant mon bel Ernest que j’aurais pu surnommer « Cadichon » durant ce voyage tant je lui ai parlé en marchant à ses côtés !
A ce propos, je précise que je n’ai absolument aucune difficulté à pousser mon vélo plutôt qu’à rouler si les côtes sont trop dures, si je me sens davantage en sécurité (je préfère, notamment, marcher dans le bas côté en haut d’une côte aveugle sur une route étroite avec de la circulation), s’il y a du vent ou tout simplement si je suis fatiguée de rouler. Certains voyagent avec un âne, moi je voyage avec mon vélo et je ne fais, en aucun cas, une compétition.
Voyager seule
Il y a encore quantité de gens qui s’étonnent que je voyage seule et dont la première interrogation est de savoir si je n’ai pas peur. Je leur réponds en riant (quand la question est en français) qu’au moins, je ne risque pas d’emmerder quiconque en râlant ! En réalité, il se trouve que j’ai la chance de n’être pas peureuse (et vous ne me ferez pas regarder un film d’horreur : car cela m’est bien trop précieux dans la vie pour chèrement préserver cet état d’esprit).
Par ailleurs, je suis affreusement cartésienne et il se trouve qu’avec mon métier je connais pas mal les risques auxquels je m’expose … Et, j’ai d’autant moins de risques d’être agressée que je voyage seule (la plupart des violences sur les femmes sont commises par des proches quand celles qui se produisent au fil des rencontres du hasard sont rarissimes). Enfin, la plupart de ceux qui lisent ces lignes ont davantage couru de risques en voyageant en voiture cet été que moi en dormant seule au fond des bois.
Évidemment, le risque d’accident de la circulation est loin d’être nul mais il est moins important en vélo qu’en voiture. Et pour le limiter, je déguise le bel Ernest en sapin de Noël (réflecteurs et touches de fluo disséminés sur cadre et bagages), quant à moi j’endosse par dessus mes vêtements soit un débardeur rose fluo, soit, quand la météo est maussade, ma veste Revit dont le jaune fluo brûle les yeux.
Enfin, s’agissant de ma boutade, je crois qu’en réalité, je râle peu en voyage ;). Je sais que les emmerdes font partie de ceux-ci et je les gère souvent en silence. Mais je dois avouer qu’elle n’est pas totalement fausse non plus : j’apprécie dans cette solitude, cette sensation d’être soi sans emmerder personne et de ne pas avoir le sentiment diffus mais pénible de n’être jamais, ni comme il faut, ni dans les clous… Énorme avantage, je mange ce que je veux, quand je veux sans jamais me sentir obligée d’aller au restaurant. En effet, je peux avaler la même chose tous les jours et en être ravie : donnez-moi du riz, n’importe quel fruit qui se trimballe (ici des pommes) et n’importe quel légume qui ne s’abîme pas trop vite (ici des poivrons) et je suis heureuse !
(Emmenez-moi au restaurant et j’ai l’impression d’être l’emmerdeuse de service qui n’aime rien.)
Par ailleurs, quand vous êtes en carafe, je pense que les gens s’arrêtent plus facilement quand vous êtes seule. Et évidemment quand il s’agit d’embarquer votre vélo, qui dans un coffre à bagages (Kevin), qui sur la plateforme d’un pick-up (David), ce serait beaucoup plus compliqué s’ils étaient plusieurs ! Encore que quand il s’agit de vous sortir de l’ornière, les Terreneuviens sont sacrément obstinés !
Je pense aussi que ces voyages, qui ne sont pas de tout repos, et engageant physiquement, ne se font pas sans en avoir profondément envie, sinon cela peut vite tourner à l’épreuve (je vous promets que désespérer de trouver un endroit où planter sa tente à 19 heures après toute une journée à pédaler dans des montagnes russes dans le vent et sous la pluie vous fait réellement douter de vos choix de voyage…) En ce qui me concerne, je préfère être seule dans ces moments-là.
Notez bien que je ne veux pas vous décourager de voyager de conserve avec votre cher et tendre, votre compagne ou compagnon de voyage ou avec qui vous voulez, mais seulement vous convaincre de partir si vous en avez envie, quand bien même seriez-vous seul(e).
Voilà, je pense que j’ai fait le tour des bilans. Il reste bien celui de la nourriture à Terre Neuve à propos de laquelle j’ai entendu beaucoup de plaintes mais en ce qui me concerne la seule difficulté tient à la rareté des épiceries — qu’il faut anticiper en faisant de larges provisions — mais dans chacune d’elles j’ai trouvé mon bonheur (riz, purée, fruits, légumes, lait en poudre).
Enfin, côté combustible, à Terre-Neuve (mais évidemment pas en France cette année !) j’utilisais principalement mon formidable réchaud à bois, je n’ai eu aucune difficulté à trouver de quoi le faire fonctionner (en revanche, c’est beaucoup plus compliqué à Miquelon, le bois mort y est rare). Si vous utilisez des cartouches de gaz ou un réchaud à alcool, c’est clairement moins facile.
Remerciements
Enfin, je ne voudrais pas achever ce dernier billet sans quelques mots de remerciements !
Je n’ai pu partir aussi longtemps que grâce à Barbara et Hugo, à leur immense compétence et à l’absolue confiance que j’ai en eux. Qu’ils en soient ici grandement remerciés !
Jim, Grace, Amanda (qui restera à jamais dans mon cœur), Kevin et David ! Sans vous, mon voyage aurait pris une toute autre tournure ! Je vais évidemment vous envoyer un « souvenir » de Paris mais ce n’est pas grand chose au regard de l’aide que vous m’avez spontanément accordée ! Mille mercis à vous !! Merci au conducteur de quad de Lethbridge qui a fait demi-tour pour me rattraper et m’expliquer qu’il ne fallait pas traverser là, même si, mon mauvais anglais aidant, j’ai négligé son avertissement.
Merci à la gentille dame de Garnish qui voulait m’emmener sur son quad me montrer un plus bel endroit pour camper, et s’est assurée que j’avais de quoi manger et boire (je la regrette encore cette singulière ballade !).
Mais aussi à tout ceux qui m’ont saluée, encouragée, ont pris le temps d’essayer de parler avec moi en dépit de mon anglais déplorable, avec une pensée particulière pour » Be Carefull ! » dont le sens de l’humour était tel qu’il parvenait à traverser la barrière de la langue ! Je suis donc bien rentrée, malgré les Mooses et les Bears 😉
Merci aussi à tous ceux qui m’ont laissé un petit commentaire, ici ou sur les réseaux ainsi qu’à tous ceux qui me lisaient silencieusement : quand les moments étaient difficiles (car il y en a eu aussi) savoir que l’on n’est pas seule est important.
Grand merci à « Raconte-moi un vélo » de Saint-Nazaire, ainsi qu’à Canary Cycles de Saint-John.
Et grand merci enfin à ma toute petite famille, à mes poussins, mes petits chats, mes amours à moi, qui ont toujours été là, prêts à appeler les secours s’il le fallait quand j’étais en rade au bord de la route (et qui ont organisé leurs vacances pour prendre soin des minous et laisser leur mère partir au bout du monde), à ma « Zomozygote » évidemment dont je suivais les aventures à 3.500 km de là, qui m’a donné de si précieux conseils quand l’Ernest s’est cassé une patte (ainsi que de me remettre les pieds sur terre quand je m’inquiétais pour le poids sur ma monture : oui mon propre poids additionné de toutes mes sacoches reste effectivement inférieur à celui de tous les cyclistes bikepackeurs qui me faisaient la leçon !) à mon unique et formidable nièce qui a si bien câliné les minets et m’a fait hurlé de rire en tenant leur vlog avec un talent rare, ainsi qu’à mes neveux (parce que je les aime tout simplement).
Plein de mercis ma petite cousine Élodie que je regrette d’aimer de si loin, qui m’a appris à regarder et aimer les couleurs et dont les toiles me font voyager tous les jours.
Merci enfin à Jules Verne (Ahh l’île Mystérieuse !!), à James Oliver Curwood, à Jack London et au « Club des Cinq contre-attaquent » de m’avoir fait rêver et fait naître en moi le goût de voyager un peu autrement (un peu seulement) mais aussi celui de prendre la plume et mettre des mots là où l’on ne passe qu’en coup de vent.
Ps : Marie Bardet a donné plein de conseils utiles dans ses commentaires sous les billets (et notamment le premier de la série), je ne saurais trop vous conseiller de les lire si vous tombez sur ce billet en souhaitant voyager en vélo dans cette région du monde !
Et si vous voulez lire toute la série depuis le début, le premier billet est ici.