Par chance, chez Canary Cycles ils m’ont trouvé une roue compatible avec mon système de freinage (j’ai des freins Madura – que je déteste – et non des freins à disque). Je leur ai laissé mon bel Ernest et la moitié de mes bagages et j’ai rejoint mon hôtel en descendant des rues si pentues que je me demandais bien comment j’allais les remonter ! Imaginez Montmartre et Belleville à la fois, vous aurez une idée du relief de cette capitale de province. L’hôtel réservé avec mon téléphone depuis la voiture d’Amanda (qui était d’ailleurs prête à m’héberger !) s’est révélée être en réalité une grande maison adossée à un restaurant, découpée en chambres avec des boîtes à clef dans l’entrée. Les points positifs : j’y ai trouvé une chambre pour deux nuits à un prix défiant toute concurrence particulièrement spacieuse, avec une baignoire immense et pas très loin de Canary Cycle. Le point noir : un vrombissement me vrillant les tympans émanait d’un mur extérieur : je pense que toutes les pompes à chaleur, climatiseurs (dans cette region ?) et extracteurs d’air de « l’hôtel » et du restaurant étaient installés exactement à 15 cm de moi… Ajoutez à cela le fait qu’elle était coincée derrière la grande salle de restaurant où les gens riaient à gorges déployées avec de grands bruits de couverts comme le font normalement les gens heureux, ce n’est pas eux que j’en voulais…
Même mes oreillettes antibruit étaient impuissantes à escamoter tout ce potin (oui, je redoute tellement le bruit qu’à défaut de pouvoir emporter mon casque antibruit j’ai des oreillettes antibruit quand je voyage en biclou).
Après un moment d’abattement, j’ai réalisé qu’à presque 18 heures, je n’avais encore rien mangé de la journée, ce qui ne devait rien arranger à mon humeur. Après avoir avalé en vitesse des flocons d’avoine (ouf, il me restait du lait en poudre !), j’ai essayé d’en prendre mon parti en me réfugiant dans la salle de bains que j’ai immédiatement transformée en sauna. Entre le bain chaud et la lessive complète de tout mon linge (deux jours ici : cela aurait bien le temps de sécher) j’y ai passé ma soirée ou presque.
Après une nuit sans sommeil (le bruit m’insupporte vraiment) je suis partie faire du ravitaillement et surtout ce que j’appelle » le tourisme du quotidien » (un jour, je raconterai ma passion pour les épiceries et les quincailleries quand je suis en voyage). J’ai enragé de ne pas pouvoir m’encombrer d’une boîte de pâte de gingembre (1 kilo) ou de poisson en stick. Mais comme la chambre avait un frigidaire, j’étais ravie de pouvoir acheter des œufs durs en sachet (oui ! ici ça existe !) et plusieurs paquets de « berries » (j’ai grand appétit pour les myrtilles, framboises et toutes les baies que l’on trouve à profusion ici !).

J’étais à peine rentrée à l’hôtel que je recevais un mail m’indiquant que la roue était prête !!J’ai donc donc filé récupérer l’Ernest et l’autre moitié de mes bagages. En parlant avec celle que je pense être la patronne j’ai appris que Terre-Neuve comportait plus de 2.000 villages abandonnés (en raison de son adhésion au Canada et afin de ne pas multiplier le coût des services publics qu’un tel nombre implique) et elle m’a montré sur une carte ceux qu’elle connaissait. Et puis j’ai aussi échangé avec son père (espagnol au nom terriblement français qui a sillonné le monde après avoir fui le franquisme de sa terre natale). En revenant à l’hôtel pourtant à deux pas, je me suis aperçue que le quartier qui le séparait de Canary Cycles n’était pas si calme que cela. J’ai d’abord avisé un homme aussi grand qu’il était dépenaillé qui manœuvrait une grande perche à laquelle était fixé un couteau avec une longue lame effilée afin de couper les lacets d’une paire de chaussures qui se balançaient pendues à un fil électrique. A sa droite, à quelque mètres de lui, une jeune fille se livrait manifestement à des activités de prostitution et sur sa gauche un jeune homme assis sur le trottoir noir et humide semblait manifestement perdu dans des paradis artificiels. Laisser mon bel Ernest dormir dans la rue m’a singulièrement inquiété… J’ai alors réalisé que si j’avais sans aucun doute la chambre la plus bruyante de « l’hôtel », c’était aussi la seule située au rez de chaussée, que la salle de restaurant était à cette heure parfaitement vide et que les activités de ménage se déroulaient principalement dans les étages… Puisque l’accueil se limitait à des boîtes à clefs, il n’y aurait donc personne pour s’offusquer de voir le Bel Ernest rouler sur le parquet ciré… C’est ainsi qu’après l’avoir entièrement désarnaché et vérifié que les lieux étaient déserts, je l’ai aussi subrepticement que rapidement fait rejoindre ma chambre comme une adolescente le ferait avec un amoureux transi !

Puis, j’ai profité de ma journée pour aller visiter St John. J’ai commencé par The Rooms dont Amanda m’avait dit le plus grand bien et j’ai eu l’immense surprise d’y découvrir une grande exposition sur le site de « Beaumont-Hamel ». J’en avais les larmes aux yeux ! Beaumont Hamel, c’est le parc situé juste à côté d’Albert où vivaient mes grands-parents, un parc où notre « papi » nous emmenait très souvent, il y avait un splendide caribou sur une autre butte et aussi la statue d’un chien Terre-Neuve je crois. Il l’appelait « le parc des Canadiens » et je découvrais ici que c’est surtout celui des Terre-Neuviens !

Je découvrais aussi en lisant l’histoire qui a conduit à la création de ce parc pourquoi mon grand-père, ancien « poilu » de la première guerre mondiale (blessé et évacué de Vingré juste avant d’y perdre des compagnons fusillés pour l’exemple) aimait tant arpenter ce parc… Si la reconstitution de la vie dans les tranchées m’a glacé le sang et fait accélérer le pas, les costumes d’époques dans les vitrines m’ont captivés.

Amanda avait donc raison ce musée est très bien (je ne suis pas bien certaine en revanche de vous le conseiller les yeux fermés car entre la reconstitution de la faune avec des animaux empaillés et les œuvres d’art intéressantes mais pas très nombreuses, je ne suis pas certaine qu’il s’agisse d’un musée inoubliable en dehors de mon histoire personnelle).

Après le « tourisme du quotidien » et le tourisme culturel, il était bien tant de parcourir les rues de St John ! Avec ses maisons colorées et ses pentes à couper le souffle, je lui ai trouvé un (tout petit) air de San Francisco. Je me suis surtout demandé pourquoi des populations choisissaient de s’installer dans un endroit au relief si saillant ! La réponse est dans le bas de la ville : sa situation sur la mer exceptionnelle et son activité portuaire est évidemment le nerf névralgique de cette ville dont on voit bien que ce n’est pas l’esthétisme qui a guidé l’urbanisme : d’immenses constructions en béton côtoient les typiques maisons colorées en bardage qui s’observent partout sur Terre-Neuve.

Cependant, ici certaines d’entre elles sont encore en bois et surtout, on remarque des bâtiments en pierre (rares édifices officiels, église, tribunaux) et plus rares encore en brique (anciens entrepôts du siècle dernier voire de celui qui le précède, transformés en boutiques).

Et puis il y a le port directement ouvert sur la ville, avec d’immenses navires, plus hauts que les petites maisons deux rues au-dessus d’eux, et aux couleurs plus vives encore, de véritables bateaux-usines et malgré mes longues observations je n’ai pas été capable de deviner à quoi ils étaient destinés.

Après une nuit un peu meilleure (j’étais soulagée de savoir Ernest près de moi), j’ai arpenté une dernière fois la belle Water Street (sachez qu’il y a une « Water Street » dans toutes les villes, tous les villages, tous les hameaux de Terre-Neuve), j’ai quitté St John en longeant sur plusieurs kilomètres son immense parc à conteneurs pour reprendre la route directement sur la péninsule d’Avalon.

Superbes photos !