De Port Rexton à Lethbridge (en passant par le cap de Bonavista) (19 / ? )

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Comme la météo annonçait de la pluie à partir de 10 heures et que ma laine polaire était encore mouillée de la veille et bien… j’ai dormi avec pour être certaine qu’elle soit bien sèche le lendemain (vous pensez que tout est super quand on dort dans la nature, hein ? Et bien non !).

Résultat, au matin, il y avait tellement de condensation dans ma pauvre petite tente (la Forclaz 900 une personne) que des gouttes pendaient dangereusement au plafond de sa toile intérieure (et c’est la première fois que cela arrive !).

Au réveil, je réalise que je suis quand même bien rincée (au propre comme au figuré) de ma journée d’hier et je traîne un peu en buvant mon café au lait : le brouillard s’est dissipé tôt et le soleil a commencé à apparaître timidement entre les nuages. Je guette les flaques de lumière et j’y pose mes sacoches sur lesquelles j’ai disposé mes affaires les plus mouillées (ma jupe, notamment, je n’allais pas dormir avec !) et que je déplace au fil des trouées de lumière qui se font et se défont au gré des nuages.

Finalement le soleil se met à resplendir de mille feux à exactement 10 heures (c’était bien la peine de dormir humide) !

Je sors tout ! Duvet, vêtements de pluie, torchon, serviette… et je transforme non seulement les sacoches mais surtout l’Ernest en Tancarville !

Et puis, moi aussi, j’ai bien besoin de mon content de photons après la journée d’hier : alors je m’installe au soleil et écris mon carnet de voyage (oui, parce que j’ai aussi un carnet de voyage en papier, j’aime beaucoup faire des carnets de voyage, et ce n’est pas parce que j’écris cette année en ligne que je vais abandonner mes gribouillages…).

Et je déjeune… Et je parviens enfin à partir (quand les nuages ont commencé à menacer…).

Direction le nord de la péninsule, la route est très fréquentée. Trop à mon goût : nous sommes samedi et manifestement il y a énormément de tourisme sur cette péninsule ! J’essaie de voir si je peux réserver un hôtel (je rêve toujours d’un bain chaud) mais l’on me répond par mail que c’est plein. Et puis le vent se lève, de grandes rafales qui me rappellent mes mésaventures entre Branch et St Bride’s. Comme je me dirige également vers l’extrémité d’une péninsule et que les abords de la route commencent à s’urbaniser (à la mode terre neuvienne : une maison tous les cinquante mètres au moins), je décide de ne pas jouer avec le feu et de chercher vite un endroit protégé. Je le trouve dans le premier chemin à droite !

Pas d’arbres morts près de moi (depuis qu’un arbre est tombé à deux mètres de moi dans la Forêt Noire en Allemagne, je fais un peu gaffe à ce genre de détail …), pas de mer qui monte, juste de la mousse douce et presque sèche : je plante !

Réveillée à potron minet par une bruyante dispute de merles d’Amérique (ça bardait !!) je décolle tôt le lendemain et je fonce d’abord à Elliston, la route est splendide, il n’y a que très peu de voitures (comme tous les matins), le soleil est revenu et les paysages me transportent !

En arrivant à Elliston

Cela me rappelle quand j’étais gamine et que j’allais cavaler en forêt avec mon père (tous les dimanches matin !). Parfois il s’arrêtait et il s’exclamait :  » Mais c’est beau ! Regarde donc comme c’est beau !  » Parfois il disait même :  » C’est bath hein ? c’est drôlement bath ! « .

Plus personne ne dit « c’est bath » maintenant, mais moi qui avais envie de m’arrêter avec le cœur gros tellement c’était beau, je me disais à moi-même «  c’est bath, hein ? c’est drôlement bath ! « . Vous savez ? Ce moment où c’est si beau que cela rend heureux ! Quand cela fait déborder le cœur d’amour pour ses proches en se disant qu’on aimerait partager ce moment avec eux. J’ai pensé très fort à mes enfants, à tous mes enfants, et j’aurais bien partagé ce moment avec eux…

En arrivant sur Elliston, il y a un jolie petite église blanche et rouge avec un toit tout pointu (la forme des églises dans cette région me fait un peu penser aux églises savoyardes, sauf qu’elles sont en bois).

L’église protestante d’Elliston

Et en face il y avait un musée et j’adore les musées ! J’ai beaucoup de mal à leur résister et lors de ce voyage, j’en avais fort peu fréquentés ; comme il était ouvert j’y suis entré. Bon je vais être honnête, je ne vous le conseille pas. Il n’y a qu’une salle et il est hors de prix pour ce qu’il expose (7$CA) mais comme j’ai eu plein de compliments sur mon sac baleine par la guichetière qui faisait du crochet en attendant le chaland, au final j’en ai eu pour mon argent…

J’ai rejoint le bord de la mer et admiré les vagues battre les récifs (ici, il y a des récifs absolument partout, c’est splendide et inquiétant à la fois) en admirant une magnifique statue qui illustre une histoire très triste. Je sais qu’elle est triste parce que, sans la dévoiler, les guides l’annoncent comme telle. Mon anglais est bien trop mauvais pour comprendre le récit gravé dans la plaque en cuivre qui précède la splendide statuaire en bronze. Et, je n’ai, aujourd’hui, aucune envie d’être attristée. D’abord c’est l’anniversaire de mon petit dernier. Ensuite, j’ai déjà suffisamment matière à pleurer avec mes propres souvenirs : j’avais envie de profiter de ce moment où je trouvais le monde si beau. J’ai pris la plaque en cuivre en photo et je la traduirai à mon retour en illustrant mon carnet de voyage (parce que je les illustre à mon retour mes carnets, comme cela je continue de voyager un peu…).

Puis, j’ai marché jusqu’à la boutique de souvenirs qui était pleine de babioles, pour une fois pas trop mièvres. Et surtout il y avait une carte postale ! ! Le truc introuvable ou presque à Terre-Neuve ! Il y a une poste dans chaque village mais pas une seule carte postale. Je fais deux ou trois emplettes (plus légères qu’une plume, car il faut monter les « hills » avec elles) en m’amusant du maître des lieux qui, alors qu’il était à peine 11 heures, retournait en même temps son poisson dans sa poêle dans la cuisine juste derrière le comptoir (et je vous assure que cela sentait divinement bon !).

Et enfin je file voir le « puffins spot ». Pour le coup je n’ai pas été déçue ! J’avais déjà vus des macareux moine, notamment en Islande mais aussi bien et autant, jamais ! Je me félicite d’avoir emporté mes jumelles (que je prête à deux voisines de falaise) et je prends évidemment quelques photos qui ne donnent rien (allez plutôt voir sur le compte Instagram de Marie qui en a fait de bien plus belles prises de vues cet été en Ecosse !

J’apprécie l’ingéniosité des Root cellar (il y a en a deux sur le site) où les légumes étaient conservés l’hiver et après avoir papoté avec des Québécois (je ne me reconnais plus !) je file à Bonavista par une jolie petite route qui, outre d’être charmante, est à l’abri du vent et ne présente que des pentes qui, dans cette contrée, me paraissent douces !

Un arrêt au Foodland (heureusement ouvert le dimanche) où ma bonne fortune se poursuit : il n’y a plus qu’un ultime paquet d’œufs durs et un dernier pot de cottage cheese qui me semblent n’attendre que moi !

J’échange un peu avec les clients qui croisent mon équipage et engagent la conversation (je ne sais ce qu’il y a de plus remarquable dans ce pays : y avoir abandonné ma sauvagerie ou y avoir fait des progrès en anglais !) puis direction le centre de Bonavista.

Je dépasse son immense réservoir d’eau avec le nom de la ville écrit en grandes lettres (j’adore ! cela me rappelle la Louisiane où la hauteur des réservoirs le long du Mississippi est un indicateur de la violence des crues de celui-ci) et me dirige vers le port quand je tombe sur le petit banc de bois de rêve ! Juste en face des quais d’où je peux voir les bateaux partir et revenir, baigné de soleil et dans une petite rue au calme olympien. J’y déjeune, j’y écrit et j’y fait même une sieste !

Le petit banc du Paradis

Enfin, je m’en extrais difficilement pour poursuivre ma visite de la ville.

Bonavista n’est pas la star des guides, loin de là, et je ne m’attendais vraiment pas à tomber si fort sous son charme.

Mais ses petites maisons de bois paisibles et colorées, son immense ouverture sur la mer d’où l’on voit les bateaux aller et venir, sa lumière du bout du monde (nous sommes presque à l’extrémité de la péninsule qui porte son nom) son calme tranquille mais industrieux, la vie qui anime ses rues (il y avait même un enfant qui jouait à la balançoire !) ont fait chavirer mon cœur de touriste !

J’ai continué à satisfaire mon appétit de musées en allant visiter la Mockbeggar Plantation dont il ne reste que la maison de maître fort bien conservée (et la visite était gratuite le dimanche !). J’ai admiré des objets d’un autre temps dont l’esthétisme m’a sauté au yeux (le poêle dont je ne sais s’il était à gaz ou à charbon est une véritable œuvre d’art !) j’ai criblé de photos les papiers peints (d’époque ou non, je ne sais pas) et observé une immense et ancienne reproduction d’une cathédrale que je sais bien connaître sans parvenir toutefois à mettre un nom dessus. Je pensais qu’il s’agissait de Notre Dame de Paris mais pas du tout ! Il s’agit de la cathédrale de Reims m’indique la gardienne des lieux ! J’en déduis que les habitants de cette belle maisonnée (pas très grande d’ailleurs, la taille des habitations était manifestement bien plus réduite au siècle dernier qu’aujourd’hui) étaient donc catholiques.

Après avoir laissé un mot gentil dans le livre d’or, je continue à rouler dans la ville, le nez au vent, sans autre but que de profiter encore de sa belle atmosphère. Comme il fait vraiment bon d’y cheminer, je poursuis ma route jusqu’au cap.

Ce n’était pas dans mes desseins initiaux et il commence à se faire tard mais la route est si belle et si facile… (elle est presque plate !) que je roule jusqu’au phare dont j’ai croisé maintes et maintes reproductions dans les jardinets des maisons terreneuviennes.

En repartant et en admirant cette côte cisailllée par les vagues et les récifs acérés je réalise que depuis ce matin je n’arrête de répéter « Que c’est beau ! Mais que c’est beau ! ». Et puis comme la route est si belle, toujours presque plate et à cette heure presque déserte, j’appuie sur mes pédales comme jamais pour avaler sans aucune difficulté les kilomètres qui me séparent de mon bivouac d’hier, y planter à nouveau ma petite tente et m’endormir au son d’un poignant concert de plongeons Imbrin.

Au matin, c’est un chant que je ne connais pas qui me tire des bras de Morphée, un Durbec des sapins perché juste au dessus de moi charme mes oreilles (je ne suis pas savante, c’est la géniale application Merlin qui me l’apprend).

Toute enchantée par ce chant, je décolle à 7 heures pile poil. Nous sommes lundi, il y a beaucoup moins de touristes et la route est – presque – à moi, je prends grand plaisir à rouler et avale les 45 kilomètres en montant toutes les côtes avec les gambettes (les dernières étaient vraiment dures : le doux relief de Bonavista reste une exception). Il est tôt, j’ai largement le temps d’aller – enfin ! – visiter Trinity (le plus beau village Terre-Neuve, toussa toussa).

Je pensais y descendre à l’aller et monter en en revenant puisque le village est en bord de mer. Et bien pas du tout ! La route pour y parvenir est une succession de pentes, courtes mais vertigineuses (et évidemment de descentes identiques qu’il me faudra également monter au retour). C’est long, joli (mais moins que la route d’Elliston) et si le village est effectivement charmant, je le trouve sans âme.

Il n’y a que des boutiques à touristes, pas un seul commerce de proximité et des affiches partout (voir les baleines, faire du jet ski, acheter de l’artisanat local, dormir dans tel ou tel B and B). Par chance, je trouve une poste (qui n’était pas sur mon plan) d’où je peux enfin envoyer ma carte postale (très égoïstement je l’envoie à moi-même, si elle me parvient, elle sera précieusement conservée dans mon carnet de voyage). Comme l’heure du déjeuner est là, que je me vois mal attaquer la route semée de petites mais terribles montagnes russes le ventre vide et que le soleil est généreux, je m’installe près du quai de la marina pour y casser une graine.

Et bien, il y a tellement de gens venus parler avec moi que j’ai bien eu du mal à avaler quelque chose ! Des Canadiens qui parlaient parfois français parfois anglais et même un Américain francophone et francophile qui avait fait des études à Paris en 1968 (quelle année !) et qui était absolument ravi de pouvoir parler français avait une « Francaise qui le parle exactement comme là-bas » (parce qu’il ne comprend absolument pas les Québécois). J’ai profité d’être seule pour aller goûter l’expresso vanté en devanture de la chocolaterie Aunt Sarah’s agrémenté de quelques chocolats. Malgré mon anglais pourri, j’ai réussi à les faire rire quand elles m’ont demandé la taille de l’expresso  » I’m French, not American !  » avant d’aller savourer mes douceurs près de mon Bel Ernest. Évidemment, l’expresso était affreusement amer (comme il l’est, selon mon expérience, partout ailleurs qu’en France ou en Italie) et les chocolats quasi immangeables (il fallait vraiment chercher le goût du cacao derrière le sucre). Tant pis, au moins, j’aurais essayé. Puis j’ai repris ma route, avec l’idée de m’avancer le plus possible puisque dans quelques jours il va me falloir affronter les longs kilomètres de routes pas glop qui me séparent de Marystown. J’ai résisté très fort à l’envie de grimper dans le Pick-up d’un gentil conducteur qui s’est arrêté alors que je poussais mon Ernest dans une longue et interminable pente (mais je l’ai chaleureusement remercié !) et j’ai consciencieusement avalé les kilomètres : j’ai parcouru presque le double du trajet qui m’avait demandé deux jours et demi à l’aller… cela m’apprendra à prendre les jolis raccourcis bucoliques (soit quand même plus de 100 bornes dans la journée, preuve que même chargée comme une mule et avec du relief, on peut avancer !).

J’ai malgré tout renoué avec mon sentier pernicieux sur la fin du parcours pour faire de grandes réserves d’eau : je savais que j’allais réussir à rejoindre mon spot préféré, celui des marées, des oiseaux et des myrtilles et que j’allais sans doute y rester quelques jours. J’avais tellement envie de m’y retrouver que je n’ai même pas vérifié les horaires des marées. Tant pis si la mer était trop haute pour rejoindre ce petit coin de paradis, au pire je laisserai Ernest sur le bord quelques heures et décrocherai mes sacoches pour organiser mon bivouac (parce que décrocher les sacoches, cela me connait maintenant…).

Mais quand j’y suis arrivée, la plage de petits cailloux noirs était plus large que jamais, mon bel Ernest et mes sacoches y sont passées royalement, la balle de golf était toujours là, les myrtilles encore plus nombreuses (elles ne cessent de mûrir et de grossir) et la baie qui s’étendait sous mes yeux plus belle que jamais.

(le billet précédent est ici / et le billet suivant est..)

6 commentaires sur “De Port Rexton à Lethbridge (en passant par le cap de Bonavista) (19 / ? )”

  1. Le papier peint Sweet Briar (Églantier) a été dessiné en 1912 par le designer anglais John Henry Dearle (1859-1932). Il est toujours produit artisanalement et tu peux l’acheter auprès de la maison Morris & Co, au prix de 122 £ (142 €) le rouleau de 10 mètres. Il est proposé dans différentes palettes de couleurs.

    La statue est le Mémorial des chasseurs de phoques d’Elliston. Il honore la mémoire des victimes de deux catastrophes qui se sont produites lors de la même tempête de neige en mars 1914. Au total, 251 hommes périrent dans ces deux événements.

    Le SS Newfoundland était un brick-goélette à vapeur auxiliaire en bois construit au Québec en 1872, armé pour la chasse aux phoques. Une expédition sur la banquise de 132 de ses hommes, chargés de tuer 1 500 phoques, fut prise dans une tempête de neige. Égarés par le blizzard, 78 d’entre eux périrent de froid.

    Le SS Southern Cross était un trois-mâts barque à vapeur auxiliaire construit à Arendal, Norvège, en 1886, aussi armé pour la chasse aux phoques. Le navire a disparu corps et biens, possiblement lors de la même tempête de neige du 31 mars 1914. Sans survivant sur ses 173 membres d’équipage ou le moindre indice matériel, il est difficile de savoir ce qui lui est arrivé. Certains ont émis l’hypothèse que le navire était en surcharge, ce qui aurait causé son naufrage. Le ministre des Pêches a par la suite instauré le marquage des lignes de charge sur les navires de chasse aux phoques. Tout navire rentrant au port avec sa ligne de chargement immergée était alors passible d’une lourde amende.

    La tragédie du Southern Cross, bien que plus meurtrière, a été moins médiatisée ; le navire s’est comme évaporé dans l’éther. Pour le Newfoundland, en revanche, le récit de la tragédie par les survivants et les corps récupérés ont donné de la chair au drame qui a profondément bouleversé le dominion britannique (Terre-Neuve n’a rejoint le Canada qu’en 1949 pour ceux qui l’ignorent).

    La sculpture de Morgan MacDonald a été dévoilée en 2014. Elle représente deux hommes du SS Newfoundland mourant de froid, Reuben et Albert John Crewe, un père et son fils.

    La pêche au phoque a tué des millions de phoques mais aussi des milliers d’hommes. Derrière ces accidents, il y a souvent des histoires d’armateurs plus préoccupés par le profit que par la sécurité de leurs hommes. Des navires en fin de vie, des équipements de sécurité absents, des conditions de travail déplorables…

    Pour l’anecdote révélatrice, le Newfoundland n’avait pas de poste de radio. L’armateur, la compagnie AJ ​​Harvey, avait retiré la radio du navire, car elle n’avait pas permis d’augmenter les prises lors des saisons précédentes. La compagnie ne s’intéressait à la radio que comme outil de rentabilité et ne la considérait pas comme un dispositif de sécurité.

    1. Laurent, ton immense savoir et ta faculté de le partager m’ont toujours impressionnés !
      Ton commentaire me rappelle combien tu m’as appris et combien tu me manques !

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