Océanites tempête : c’est leur nom ! Je les ai observées avec ravissement à l’aller et les ai retrouvées avec enchantement depuis quelques jours. La faiblesse de ma connexion itinérante avait différé mes recherches d’identification et une officière m’en a tout simplement dispensée en me livrant leur nom : océanites – ou pétrels – tempête !
Frôlant la mer du bout des ailes, jouant du vent et des embruns, se posant sur une vague et retrouvant le ciel d’un simple battement, ces habitantes de la haute mer me fascinaient, je suis ravie de pouvoir dorénavant les nommer.
Mais ce matin, je ne les vois plus, le brouillard est tombé. Et puis le grand vent est venu et avec lui le roulis. Mon lit, désormais muni de barrières, est devenu couchette et la nuit, je la sens qui s’élève et qui monte de plus en plus haut, parfois un temps suspendue en l’air, comme en apesanteur, avant de redescendre en une chute libre. Mouvements pendulaires totalement irréguliers en temps, en degrés et en axes, ils sont impossibles à anticiper et se laisser porter – ou tomber- est la seule chose à faire. Parfois, ils s’accompagnent de lourds coups contre la coque frappés par de vives et hautes vagues, à moins, comme je le crains toujours, qu’ils ne s’agissent de cétacés que le navire n’aurait pu éviter dans une telle météo.
Si je n’ai cependant pas eu besoin de mettre mon matelas par terre (conseil livré sur la passerelle) je me suis aperçue au premier matin que tenir l’équilibre n’est parfois pas une mince affaire, notamment sous la douche rendue glissante par le savon. La chute est survenue alors que j’y étais accroupie pour en chasser l’eau, elle était donc sans conséquence mais j’ai compris que la barre d’appui vissée dans le mur n’était pas une simple décoration ! Derechef, j’ai découvert que le niveau de remplissage des tasses était fonction de la gite et immédiatement après m’être servie un grand café au lait, une inclinaison soudaine en répandait un bon tiers à mes pieds !

Je me suis installée dans un grand fauteuil sans pied face à l’immense baie vitrée du salon des passagers, mes jumelles à portée de main et un bon roman dans la liseuse. J’y reste des heures, et bientôt des jours, comme si j’étais sous ma tente à écouter le monde extérieur, sans dessein de communiquer avec lui ni m’impatienter de reprendre la route. Je fais parfois un saut sur la passerelle mais le temps est bien trop mauvais pour y observer quoique ce soit à part ces magnifiques océanites tempête dont les volutes au-dessus des creux de plus en plus hauts s’observent parfaitement depuis mon campement de la baie vitrée. Quand le soleil revient, ni le vent, ni la houle ne disparaissent pour autant de sorte que la hauteur des creux reste un obstacle pour y débusquer un aileron, un souffle, une crête.

Alors je reviens m’abstraire dans le fauteuil si profond que je peux m’y dissoudre, ne concédant au monde extérieur que les formidables et anarchiques mouvements du navire et la contemplation des vagues et celle de ses crêtes qui se parent d’un bleu clair et profond avant de se transformer en une blanche écume bientôt dispersée en vives et longues fumerolles vite rabattues par le vent. Je crois que je ne suis pas encore prête à quitter mes habitudes de voyage et le bonheur d’y être seule en fait partie, à l’exception peut-être de la compagnie d’Ernest… J’espère que seul dans sa sombre cale, il ne s’ennuie pas trop.
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