De Garnish à Fortune, quand il faut se résoudre à quitter Terre-Neuve (21/?)

Étiquettes:

Le vent s’est estompé dans le joli chemin bordé de framboises mais pas la pluie qui est tombée deux jours durant. J’étais largement en avance sur mon programme alors je suis restée tapie dans ma tente avec un bon bouquin et mon carnet de voyages pour compagnie ; le reste du monde ne m’a pas manqué.

Une brève accalmie est judicieusement survenue, le temps d’une courte mais formidable ceuillette de framboises (il y en avait tellement !!) et au matin, quand la pluie a cessé, j’ai été chercher du bois pour nourrir mon réchaud et voir s’élever de hautes flammes réconfortantes. Mon café n’a jamais été aussi bon que doucement chauffé au coin de celui-ci.

Je suis partie dans un brouillard épais qui n’a pas réussi à masquer combien Garnish est charmant avec ses petites maisons auprès desquelles les bateaux ont souvent deux noms inscrits sur leur coque – « Frida et John » ou « Mom and son’s » – et près d’eux, les casiers de pêche sont légion. Je suis sous le charme.

Déjà rassasiée de joliesse j’avoue que je ne m’attendais pas du tout au spectacle qu’allait m’offrir Frenchman’s Cove Barasway (Barachois en français). Tout simplement la plus belle chose que je n’avais jamais vue dans ma vie : une étendue d’eau plus noire que les enfers au-dessus de laquelle surnageaient, à travers une épaisse couche de brume laiteuse, quelques récifs mordants et surtout de minuscules îlots d’arbres denses qui déchiraient le ciel.

C’était splendide, mystérieux et lumineux à la fois. J’ai mis deux heures pour parcourir moins de 10 kilomètres. Impossible de ne pas admirer le spectacle, d’autant plus précieux qu’on le devine éphémère.

Le soleil était là mais se gardait de dissiper brume et brouillard. C’était si beau que même les oiseaux se taisaient. J’étais seule au monde dans ce décor fantomatique et dans un silence de cathédrale. Je ne voulais pas que cela s’arrête… Moi qui ne rechigne jamais à prendre le chemin des retours (j’imagine toujours qu’il me suffit de revenir pour retrouver la magie des lieux), cette fois-ci, le blues a commencé à m’envahir.

Et puis la route m’a reprise et j’ai laissé les gambettes prendre leur content d’exercice. Elles avalent désormais les côtes sans barguigner (mais pour être honnête celles-ci sont moins raides que sur le versant Est de la péninsule) et s’impatientent quand elles quittent trop longtemps le pédalier.

Le soir venu, j’ai trouvé refuge près d’une jolie mare noire où un crapaud vert pomme prenait le frais en conversant avec un voisin. Je me suis longtemps réchauffé l’âme aux flammes de mon réchaud en regardant les oiseaux peu farouches s’égayer dans les buissons alentour.

Il a encore ronflé au matin comme s’il pouvait me consoler de quitter cette province. Comme ma montre qui rend l’âme passe plus de temps sur son socle à se recharger qu’à mon poignet et que j’éteins mon téléphone pour en préserver la batterie, le temps s’oublie si bien… Je passe des heures à recharger mon feu, souvent en écrivant. Parfois il s’éteint alors je jette dans le foyer quelques brindilles, un peu de petit bois, et il repart toujours. Un paruline jaune jette des éclairs de lumière dans le buisson près de moi. Un crapaud lance encore une fois son rauque chant un peu triste et des bernaches du Canada qui me survolent à tire d’ailes semblent lui lancer des jurons avec leurs cris râpeux. Je goûte encore un peu cette atmosphère paisible que je quitte à regret.

Bientôt Grand Bank est déjà là. Sous un soleil généreux, la ville se fait plus séduisante que jamais. Je déjeune sur une large place en admirant de vieilles stèles funéraires, témoin de temps difficiles où, manifestement, l’on mourrait jeune, sur un fond de musique country qu’un vieil homme écoute vaguement en faisant une sieste sur le rocking chair de sa petite terrasse.

Puis, je file au port pour regarder y entrer des bateaux à la coque aussi bleue que le ciel au-dessus d’eux avant avant d’aller visiter mon dernier musée terreneuvien consacré à la mer, aux marins et à leurs métiers. Bric à brac d’objets d’un autre temps mal mis en valeur mais terriblement attachants.

Le port de Grand Bank

Mes dernières courses pour continuer à profiter durant le reste de mon périple de purée à l’ail ou de cacahuètes non salées (oui ! ici cela existe !) et rapporter quelques menus (et légers) souvenirs à mes proches.

Enfin, dernier bivouac dans un décor de carte postale, avec la baie de Fortune qui parade sous mes yeux et le bruit du ressac pour me bercer toute la nuit. Je me suis chauffée près du feu, bien longtemps après avoir fini d’y cuire mon repas.

J’ai regardé le soleil se fondre dans l’horizon, là où la lointaine péninsule se noie dans la mer. Et au matin, puisque j’avais la matinée pour moi, j’ai fini la grande réserve de bois que j’avais préparée et nourri des flammes qui, je le sais, pour mesurées qu’elles soient dans leur petit réchaud de rando, savent si bien me réchauffer.

Dernière route qui s’achève à Fortune pour reprendre le ferry pour Saint-Pierre, derniers klaxons sur la route, derniers signes de la main, dernière conversation avec un cycliste ( pourtant si rare ici !) aussi curieux qu’une commère mais malheureusement à l’accent si épais que je n’y comprends goutte, dernier repas (avec des berries, évidemment ) et puis je confie mon bel Ernest pour l’embarquement avant de monter dans le ferry.

12h46, j’ai quitté le sol de Terre-Neuve sous un soleil aussi généreux et brûlant que lorsque j’y suis arrivée avec des souvenirs plein le cœur et pas loin d’avoir les larmes au yeux.

(le billet précédent est ici / et le billet suivant est…)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.