Évidemment à l’heure de la quitter, Saint-Pierre a revêtu ses plus beaux atours ! Ses couleurs éclatent sous un soleil qu’aucune brume ne vient voiler, paisible et chaleureuse, elle fait briller ses quais de lumière, dessine en ombres chinoises son phare et ses sémaphores. Un phoque traverse mollement le port de commerce, comme si l’énorme navire qui venait d’y prendre place ne créerait aucun remous à l’heure d’appareiller…

Je retrouve une partie de l’équipage avec grand plaisir ainsi que la même cabine où j’ai désormais l’impression d’être une intruse. Celle avec qui je dois la partager pour 10 jours s’est organisée pour occuper absolument tout l’espace… Canapés envahis de linge (sale), bureau occupé dans toute sa largeur, salle de bains constellée jusqu’au moindre recoin de produits de toilette, chaussures garées devant mon lit, etc. Manifestement, faire une place à son prochain ne faisait pas partie de ses préoccupations ! Après avoir été un temps dépitée (j’ai bien vérifié, mon nom était pourtant sur la porte et ma venue annoncée !) je me consolais en me disant qu’au moins le coût social serait minime (je souffre de grandes carences en matière de diplomatie et le silence, dans ce cas, est mon meilleur allié). Mais mon indécrottable franchise et mon air dragon des grands jours ont résolu le problème : « partager » son espace avec la passagère d’en face – avec laquelle elle avait sympathisé durant le début de son voyage – lui a paru une bien meilleure option.
Choix particulièrement judicieux puisque le passager qui devait partager « sa » cabine avec cette dernière était également fort marri d’être privé de tout espace, celle-ci s’en étant – de même – arrogée l’intégralité sans aucun égard pour lui… Elles vont donc s’entendre à merveille ! Je suis, quant à moi, ravie de récupérer un lit près de la fenêtre ainsi qu’un espace commun préservé, bien qu’un peu surprise de constater, qu’aujourd’hui, c’est la grande bordélique que je suis qui constitue une aubaine pour mon voisin de chambrée (mais s’il est vrai que l’ordre n’est pas la première de mes qualités, je suis certainement plus attentive aux autres que ne l’ont été celles qui se sont retrouvées).

Cette difficulté résolue, j’ai goûté aux joies de reprendre la mer. J’ai dévoré saint-Pierre avec mes jumelles (et je ne l’ai jamais trouvé aussi belle qu’aujourd’hui), dépassé chacun des villages et chacune des villes bordant l’est de la péninsule de Burin avec un brin de nostalgie en me récitant leur nom et me remémorant tout ce qu’elles m’avaient offert mais aussi fait endurer et, après un long séjour sur le pont pour ne pas gêner les manœuvres du départ, renouer avec la passerelle, son ambiance feutrée et reprendre avec bonheur les conversations là où je les avais laissées avec certains membres de l’équipage.

Et puis scruter la mer, la scruter à perte de vue, la scruter indéfiniment, se perdre dans ses reflets, s’extasier du reflet argenté d’une aile de ces merveilleux oiseaux de haute mer qui nous ont rejoint à bonnes encablures de Saint-Pierre, rechercher les souffles de baleine, les crêtes des bancs de dauphins et s’en moquer de ne pas les trouver : j’en ai déjà engrangé de tels souvenirs…Et puis au matin, voir le soleil se lever et teinter l’horizon de rose puis de bleu céruléum.

Je pensais que c’était de retrouver le goût du vrai café qui ferait mon bonheur, je m’étais trompée : pour ne pas en perdre une goutte j’ai jeté une poignée de café soluble dans une tasse avec un peu d’eau bouillante et de lait en poudre et je me suis assise sur le bord de la grande baie du salon des passagers, c’était finalement là l’essentiel…

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