Au matin, la bruine est tombée, l’horizon chante si fort la palinodie entre la mer et le ciel qu’il est parfaitement Impossible de les différencier. La houle s’est faite aussi plus présente imprimant à la coque une danse chaloupée qui oblige parfois les terriens à faire quelques pas de côté pour garder l’équilibre. Accrochée à mes jumelles, comme si elle pouvaient m’aider à anticiper le rythme et les syncopes du navire, je dévore littéralement la vue qui s’offre à la passerelle. Ils sont d’abord venus de bâbord, ils ont filé sous la coque et puis ont continué leur route à tribord en gratifiant de quelques bonds les rares et patients spectateurs à scruter leurs acrobaties. Et puis j’ai eu l’impression que ce sont les mêmes qui sont revenus un peu plus tard. Je n’en sais rien évidemment mais ils se ressemblaient beaucoup. Comme s’ils avaient dévié leur route pour revenir de tribord.

Je les voyais mal depuis la rambarde mais je les savais là, alors j’ai eu l’autorisation de me rendre sur l’étrave. Après quelques couloirs et deux portes à levier, j’ai grimpé une petite échelle de fer pour me retrouver exactement à la proue. Là quelques mètres exactement sous mes yeux, je les ai vus tracer des volutes, frôler la coque puis bondir et rebondir sur la vague soulevée par la vitesse de notre embarcation. Évoluant de façon strictement symétrique j’avais le sentiment d’assister à la danse aussi endiablée que spontanée de deux valseurs débordants de l’enthousiasme de s’entendre si bien. Et moi, juste au-dessus d’eux, exactement à la place de Rose et Jack, je souriais bêtement en me retenant de ne pas les applaudir. Comble de la chance, mon téléphone était dans ma poche. Alors c’est en tambourinant sur la touche de l’appareil photo que j’ai occupé mes mains…
