Les hommes de mer sont généreux. Je crois que c’est ce que je retiendrai de ce voyage. Les hommes de terre aiment les conversations de salon et s’entendre avoir raison. Cela tombe bien je passe des heures à regarder les flots et je déteste traîner à table.
Notre clandestin a été découvert dans la nuit, le gardien alerté par le sentiment d’une présence, s’étant lui-même caché pour le surprendre. Il paraît qu’il était épuisé, affamé et assoiffé. Alors ils lui ont donné un repas, une cabine et du linge propre. Et comme il avait passé des jours en cale sans ne rien voir d’autre que le fond du navire, il a pu monter en passerelle où le capitaine (un homme au grand cœur) l’a installé sur le canapé des officiers à proximité du soleil de l’après-midi qui brillait plus que jamais. Il lui a aussi proposé du café. Une bien habile façon de lui faire recouvrer sa dignité sans le mêler aux autres passagers. Le clandestin a la mine sombre du désespoir, un désespoir noir comme les enfers, plus profond que les flots à deux pas de lui. Les marins ont la mine grave et semblent avoir tous compris ce qui se joue ici. Des clefs nous ont également été distribuées pour fermer nos cabines. Si les hommes d’équipage n’y avaient pas pensé spontanément, la première réflexion de mon voisin de table qui, apprenant la découverte, a immédiatement craint pour ses effets personnels, s’est chargée de leur remémorer où se situait la sécurité.

La joie ressentie de retrouver Bertille jouant de nouveau dans les rayons du soleil n’a pas effacé le fait que ce voyage est dorénavant moins léger. Je n’en ai évidemment pas de regrets, fermer les yeux sur le monde ne m’a jamais plu. En regardant les dauphins sauter à la proue pour fendre l’eau et continuer leur route dans l’océan, j’en ai admiré d’autant plus leur formidable liberté. En revanche, j’avoue ne plus avoir beaucoup d’illusions sur l’humanité de quelques commensaux.
