Comme pour me consoler de quitter Fortune, les baleines sont venues entourer le ferry ! L’une d’elle a largement pris le temps de nous faire l’article avec ses ailerons dorsaux avant de s’enfoncer dans l’eau sombre et je me suis réjouis d’être restée sur le pont pour pouvoir l’admirer !

Saint Pierre est déjà là, avec ses petites maisons colorées, son port qui s’étale sans contraintes et ses pentes qui ponctuent tant la ville que sa toile de fond.
L’américain francophile croisé à Trinity m’avait demandé si Saint-Pierre ressemble vraiment à la France, j’ai spontanément répondu par l’affirmative mais en y réfléchissant ensuite je ne savais pas bien pourquoi : les maisons ressemblent plus à l’habitat terreneuvien qu’à celui de la métropole, la grande épicerie du coin est pleine de produits et de marques canadiennes (même si on y observe une différence dans la consommation) et le relief est quand-même très proche de sa grande voisine.

Et puis j’ai réfléchi : oui Saint Pierre ressemble incontestablement à la France d’abord par l’agencement de la ville et l’existence d’un vrai centre ainsi que ses commerces de proximité (la papeterie est impressionnante !) mais aussi, et c’est peut-être le plus flagrant pour moi, par le nombre de piétons et de vélos qui y circulent, plus généralement le nombre de gens qui mènent une activité physique (course, randonnées, plongée…) et enfin le nombre d’équipements sportifs (stade, tennis, patinoire…). En un mois sur Terre Neuve, j’ai croisé trois femmes qui faisaient de la marche rapide au bord d’une route sans trottoir, cinq ou six cyclistes, de rares piétons (les déplacements sont tous motorisés) et aucun randonneur : j’ai vu plus de « sportifs » en 10 minutes à Saint-Pierre qu’en un mois sur Terre-Neuve !
Mais j’avoue qu’en dépit des charmes qu’elle vante aux chalands (sans doute avec raison), je n’y suis pas restée longtemps ; peut-être parce qu’elle signait la fin de mon périple à Terre-Neuve et celui de mon prochain départ pour la métropole et je me suis empressée de prendre un bateau pour aller rejoindre Miquelon.

Miquelon, c’est tout autre chose. Miquelon, c’est une vraie sauvageonne mâtinée de douceurs et qui a bien du mal à cacher ses attraits. Les arbres y sont quasi inexistants ou alors si petits qu’on dirait qu’ils ne sont là que pour décorer l’herbe et l’eau qui s’étalent tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Le relief est saillant et presque plat à la fois. La pierre est parfois si nue, qu’elle semble vouloir impressionner et prendre plus de hauteur qu’elle n’en a. La mer fait un boucan de tous les diables avec ses hauts rouleaux qui hachent menu-menu ses galets multicolores mais il suffit d’un rayon de soleil et elle arbore le plus vif et le plus profond bleu turquoise que je n’avais jamais vu ! A moins que vous ne tourniez les yeux et elle vous offrira alors une plage de sable fin ou un étang paisible.

Ses belles et lisses routes se transforment en pistes sans le moindre avertissement et ses jolis chemins deviennent de véritables pièges de sable au décours d’un virage. Miquelon est si petite et si mignonne que l’on ne s’en méfierait pas sous le soleil brillant de la fin de l’été. Et puis quand le vent se lève, on comprend de suite que les rayons de soleil ne pourront absolument rien contre le froid qui vous envahit soudain.
Y camper n’y est pas très facile non plus : vous êtes visible de partout et le vent vous débusque où que vous soyez !

Après avoir jeté mon dévolu sur les ravissantes rives de l’étang de Mirande, j’ai filé vers Langlade avec l’espoir d’observer non seulement des oiseaux mais aussi des phoques. Je n’ai pas été déçue du voyage. Après la route enchanteresse, la piste est venue puis les chemins de traverse que j’ai principalement parcourus à pied (les roues de mon bel Ernest tournaient dans le vide avec ces galets tous ronds et ce sable si fin !).
Des chevaux en liberté me regardaient passer sans broncher ni se détourner : ils étaient chez eux et je n’étais en rien une menace, manifestement parfaitement habitués à croiser des bipèdes, j’ai compris que je n’avais rien à craindre non plus.


Je suis allée jusqu’au bout du chemin, jusqu’à l’endroit où le grand Barachois s’étale sous les yeux et comme je n’avais pas le choix j’y ai planté ma tente dans le sable, prenant le soin de rejoindre une encoignure qui me détournait un peu du vent si froid. Et puis après avoir enfilé tous les vêtements que j’avais emportés, j’ai pris mes jumelles et me suis postée au bord de l’eau.

Je ne sais combien d’heures j’y suis restée mais il a fallu la nuit pour m’arracher au spectacle des oiseaux (course effrénée des gravelots semi-palmipèdes, vol planant du pygargue à tête blanche, plongeon bruyant des sternes dans l’eau noire… ) Et au loin deux bancs de phoques dont la principale activité semblaient de n’en avoir aucune mais simplement de profiter du soleil couchant.

Et puis le vent a forci et tourné pour venir s’engouffrer dans mon recoin devenu une véritable soufflerie. Trop tard pour déménager et de toute façon, je n’avais aucune solution de repli. Alors je suis restée en me disant qu’une sale nuit durant tout mon séjour ce n’était pas la mer à boire…
Je ne sais pas comment mes sardines – même en triplant celles qui étaient les plus sollicitées – ont réussi à tenir dans le sable fin mais je sais en revanche que j’ai eu beaucoup de chance que la pluie ne s’en mêle pas car ma tente, dont les haubans étaient trop lâches, n’aurait pas résisté à un double assaut. Inquiète, j’avais même placé mon tarp à portée de main pour en recouvrir mon duvet si l’eau venait à s’inviter dans mon intérieur…
Le vent a faibli bien avant que le soleil ne se lève sans disparaître pour autant. C’est alors que j’ai entendu de longs gémissements sonores sans comprendre de quoi il s’agissait. Parfois il me semblait entendre quelques grognements mais je ne faisais pas le lien entre les deux. Au matin, les dunes pleuraient encore et comme je ne parvenais pas à trouver la source de ces lamentations, je me disais que le vent venait simplement y mourir.

L’eau du barachois remontait rapidement, et venait effacer les larges empreintes de fers qui s’étaient imprimées dans le sable humide, les chevaux avaient eux aussi profité de ce bel endroit. Les oiseaux de rivage y étaient moins nombreux : la vase allait bientôt disparaître et avec elle leur garde-manger mais les phoques étaient toujours là, non seulement les deux bancs face à moi étaient aussi nourris, mais j’en voyais désormais beaucoup dans l’eau. Leur tête surnageant au-dessus de la surface avant de plonger et je ne me lassais pas ce nouveau spectacle.
J’ai plié sans hâte, jonglant entre sacoches et jumelles, j’avais la journée pour moi et c’est uniquement par sagesse que je quittais mon formidable point d’observation et ses chants tristes. Et puis un avion est passé, un tout petit avion bruyant qui volait bas. Et, d’un coup, les plaintes se sont tues ! Ce n’était donc pas le relief qui se faisait tuyaux d’orgue ! J’ai repris mes jumelles et plutôt que de les braquer sur les phoques qui s’ébattaient dans l’eau devant moi j’ai – enfin ! – regardé plus attentivement les deux bancs au second plan : c’était bien eux qui depuis le milieu de la nuit, chantaient à plein poumons en ponctuant leur litanies de quelques grognements sonores quand le vent, qui transportait si bien leurs oeuvres, me donnait l’impression d’être à côté de cette source sonore !

Longtemps encore je les ai observés et puis le vent froid a eu raison de ma résistance et j’ai fini par quitter les lieux et reprendre la méchante piste pour repartir vers Miquelon.
Les chevaux en liberté étaient encore plus nombreux que la veille sur cet isthme bordé de longues plages de sable blanc d’un côté et de furieux rouleaux charriant des montagnes de galets de l’autre.

Sur ce dernier l’Atlantique s’étend à perte de vue, nulle péninsule ou île lointaine pour venir ourler l’horizon, et je crois que depuis que j’ai quitté le Neoliner Origine, c’est la première fois que je le vois si pur. Surtout, fait qui me semble étrange dans cette région du monde, la mer est bleue turquoise. Un turquoise lumineux et sombre que le blanc qui fleurte avec le sommet des vagues vient encore souligner comme une respiration qu’un talentueux aquarelliste aurait préservé de ses traits. C’est absolument saisissant.

Dépitée des photos prises qui traduisent mal la couleur intense qui s’étale sous les yeux je reprend la route et retrouve la si la belle route qui chemine tranquillement vers le nord de l’île. Je retrouve l’étang de Mirande et y croise maintes baigneuses qui vont s’y ébattre dont deux adorables miquelonnaises qui m’avaient croisées à Terre-Neuve et m’ont proposé de m’accueillir chez elles ! Si je suis quant à moi bien trop frileuse pour m’y plonger et me contente d’en prélever un peu d’eau pour faire ma toilette, je savais en revanche que j’aurais eu peine à quitter ses rives et j’aurais regretté de ne pas profiter encore un peu des ciels splendides, des chants d’oiseaux (et même du renard chapardeur qui m’avait tiré un briquet !) j’ai donc décliné leur charmante proposition.

Bientôt un nouveau ferry où je rencontre une céramiste qui est tombée amoureuse de l’île (comme je la comprends !) et qui vient s’y installer ainsi qu’un passager du Neoliner Origine qui doit embarquer avec moi.
Et enfin, je retrouve Saint-Pierre et me sentant un peu coupable de tant lui préférer Miquelon j’enfourche une dernière fois de ce côté de l’Atlantique, le Bel Ernest pour la parcourir avec attention.


Mais non, rien à faire. Les étoiles dans les yeux que Terre-Neuve a laissé dans mes yeux m’éblouissent encore par trop pour me laisser transporter, je trouve Miquelon, moins urbaine et beaucoup plus singulière, bien plus captivante…

A 10 heures demain matin, au moment de la quitter pour 10 jours de traversée, je ne suis pas sûre, en revanche, de n’avoir pas des regrets de voir ses quais s’éloigner….
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