Voilà, nous y sommes ! Le bel Ernest désormais presque nu comme un ver (j’ai quand même eu la décence de lui laisser ses petites sacoches de cadre pour préserver sa dignité ) attend tranquillement dans l’immense cale encore vide que l’on s’intéresse à lui.
Moi, j’ai mis mon nom dans le cahier avec le jour et l’heure de mon entrée en ces lieux (13 juillet 2026, 12 heures et quelques car je l’ai rempli en retard) j’ai monté mes pimpantes sacoches dans une cabine que, par chance, j’occupe seule : un couple de passagers ayant fait défection, les deux passagers isolés qui devait se partageait une cabine peuvent donc en avoir chacun une).
L’accueil est chaleureux et efficace. On sent que la journée est chargée pour tous ces marins et qu’elle sera longue avant qu’ils rejoignent la mer
Les lieux sont étranges pour les animaux terrestres. Il y a des sigles inconnus partout : sur les portes, sur les murs, sur les sols aussi. Il y a des corridors qui se ressemblent partout. Il y a des portes qui s’ouvrent à l’envers munies de leviers dont on ne sait en quel sens ils doivent être manipulés. Je me suis battue avec une porte pour sortir de la cale et monter en cabine jusqu’à ce que je prête attention à un marin bienveillant (et géant!) qui me faisait signe de pousser la porte et non de la tirer (à moins que cela soit l’inverse). J’ai aussi perdu la bataille contre l’immense croisée de ma cabine qui laisse tant entrer la lumière que j’ai l’impression qu’en tendant le bras je pourrais toucher le manche à air qui trône devant elle.

C’est un gentil voisin qui est venu me montrer comment la persuader de laisser également l’air circuler ! Avec mes difficultés quasi pathologiques à demander de l’aide, j’ai donc immédiatement décidé que je ne la refermerai plus durant la traversée ! Une visite du navire s’organise avec l’officier de sécurité et j’essaie de prendre des repères. J’ai vite maîtrisé les axes mais je confonds toutes les portes ! J’apprends à mémoriser leur numéro en priant pour ne pas violer l’intimité d’un passager au détour d’une exploration.
Je socialise un peu et surtout, dans le splendide salon passager, je guette la manœuvre du départ (en regrettant d’avoir abandonné mon tricot juste avant de prendre le départ de Paris, rien de tel pour être là en étant ailleurs qu’avoir le nez dans des chaussettes en devenir…).

Depuis mon poste d’observation, je m’interroge pour savoir comment s’ôtent ces formidables amarres qui nous relient encore au plancher des vaches et je me sens prête à y passer la nuit pour le découvrir. Je n’ai pas eu besoin d’aller jusque là : à 23h36 ce sont deux hommes qui les enlèvent tout simplement à la main !
Quelques minutes plus tard nous passons sous le pont de Saint-Nazaire toutes voiles baissées. Avec ma fidèle paire de jumelles (presque un kilo à elle toute seule, faut-il que je l’aime pour la transporter partout sur mon bel Ernest !) je regarde la jetée où j’essayais de tromper la chaleur hier et avant-hier. La chanson d’Hugues Aufray me vient en tête, ce ne sont pourtant pas les feux de Saint-Malo et je n’ai pas le cœur gros mais c’est quand même un rêve de gosse qui débute…
